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EL Hadj M’hamed Al-Anka

EL HADJ M'HAMED AL ANKA

 

De 1925, date à laquelle il avait commencé à faire ses premiers pas dans le monde musical sous la direction de cheikh Nador, au dernier concert dont il gratifia avec maestria ses nombreux fans, en 1976 à la salle Atlas, le grand maître avait toujours su continuer et hisser le chaâbi vers les sommets les plus hauts.
De son vrai nom Halo Mohamed Idir, né le 20 mars 1907 à la Casbah d’Alger, Cheikh Hadj M’hamed al-Anka fut, de l’avis même du musicologue Bachir Hadj Ali, à l’origine de la vivification de la musique populaire, appelée plus communément chaâbi.
Sa mère Fatma Bent Boudjemaâ l'entourait de toute l'affection qu'une mère pouvait donner. Elle était attentive a son éducation et à son instruction. Trois écoles l'accueillent successivement de 1912 à 1918: coranique (1912-1914), Brahim Fatah (Casbah) de 1914 à 1917 et une autre à Bouzaréah jusqu'en 1918. Quand il quitte l'école définitivement pour se consacrer au travail, il n'avait pas encore souffle sa 11 ème boug. Chanteur, instrumentiste et créateur, nourri du suc de la musique populaire maghrébine, artiste émérite, il avait d’instinct et par métier, soulignait Bachir Hadj Ali, intégré dans le tissu mélodique des qaçaïd, des thèmes parfois étrangers et, dans le rythme, des figures nouvelles, sans que l’allure algérienne, ou plutôt maghrébine, en soit fondamentalement affectée. Il avait introduit surtout des audaces dans l’interprétation à travers l’emploi de khanat, une sorte d’ornementation, et une pointe d’harmonisation, tout juste ce qu’il faut pour que cela n’ôte pas son sel à la mélodie. Pour ce pur produit de la ville de Sidi Abderrahmane et-Thaâlibi, il n’y a aucun doute à ce sujet : le chaâbi était, reste et demeurera une musique d’essence fondamentalement citadine et populaire, une musique qui vit par et pour les corporations de métier, et procède de la vie quotidienne, des besoins très immédiats comme de la morale et des espérances des plus humbles. Car pour lui, comme pour tous les autres messagers qui ont pour noms Cheikh Nador, Hadj M’rizek, Hadj M’nouar, Khlifa Belkacem, Dahmane al-Harrachi et tant d’autres, illustres artistes ayant su faire traverser à cet attachant patrimoine des décennies d’inquiétudes et de souffrances, les obstacles et les pièges de l’air du temps, les réflexions que livre l’homme de la rue sont des contributions et autant de sources d’inspiration sincères, pleines de bon sens, en relation étroite avec l’expérience vécue.
Après la mort de cheikh Nador, survenue en 1925, la direction de l’orchestre ne le grisera pas pour autant, puisque Hadj M’hamed al-Anka complétera sa formation musicale auprès de cheikh Saïdi, un des plus prestigieux chantres de l’époque. « Je recevais de lui, confiait-il, des leçons dans le domaine du chant populaire. Il m’orienta ensuite vers le conservatoire de Sidi Abderrahmane et-Thaâlibi où professait Sid Ali Oulid Lakehal. Un conservatoire que je fréquenterai utilement de 1927 à 1937. »
Curieux, constant, exigeant et méthodique à la fois, il profitera pleinement de la sollicitude et de la générosité de la veuve de cheikh Nador pour hériter du diwan laissé par le défunt grand maître. Sid Ahmed Ibn Zekri, un des plus brillants érudits du Vieil Alger, jouera, lui aussi, un rôle déterminant dans l’émergence d’une personnalité artistique parmi les plus enracinées du terroir. Il l’aidera, par ailleurs, à enrichir son répertoire grâce à la découverte de grands poètes comme Sidi Lakhdar ben Khlouf, Sidi Mohammed ben M’saïb, Sidi Kaddour al-Achouri, cheikh ben Smaïne et cheikh Mustapha Driouèche pour l’Algérie, Sidi Abdelaziz al-Maghraoui et cheikh ben Slimane pour le Maroc.

L’événement le plus significatif pour sa carrière artistique et professionnelle, Hadj M’hamed al-Anka le vivra intensément grâce au concert qu’il donnera à l’occasion de l’inauguration de la Maison de la radio des P et T et, surtout, à l’issue de l’enregistrement de plusieurs disques en même temps que la grande diva de la musique classique algérienne, Maâlma bent Hadj al-Mahdi, et le plus prestigieux représentant de l’école de Tlemcen, cheikh Larbi ben Sari.
Retournant vite aux sources du chaâbi qui, du reste, avait pour dénomination originelle le M’dih, il fera en sorte que le chant religieux occupe une place de choix dans sa discographie naissante et Ya moula saka, un m’dih suivi de Ya ahl al-hawa rouht m’selem, Ya sahib al-ghamama et de bien d’autres morceaux seront les chansons cultes de l’époque.
Le Vieil Alger, du moins à travers ses couches les plus citadines, ne portait, pourtant, que peu d’intérêt à un chantre dont la fierté et l’orgueil démesuré n’avaient d’égal que l’arrogance qui caractérisait, sempiternellement, sa forte personnalité, sa raison d’être. S’imposant une discipline de travail particulièrement stricte, il donnait l’impression que c’était là la seule façon de se faire respecter dans des groupes sociaux recroquevillés sur eux-mêmes, avec des valeurs singulières. Des qualités pour les uns, des défauts pour les autres que le caractère par trop frondeur et impitoyable d’al-Anka ne manquait pas de glacer.
Le cardinal, comme se plaisaient à le surnommer ses inconditionnels, s’était fait tout seul, à l’image de l’écrasante majorité de ses compatriotes nés à l’époque coloniale.
Prenant une cinglante revanche sur le sort, Hadj M’hamed al-Anka connaîtra, grâce à sa carrière artistique, une ascension des plus fulgurantes qui le mènera, en 1932, au Maroc où il se produira devant Sa Majesté. Sidi Mohammed Benyoucef, à l’occasion de la fête du trône. Il fera découvrir aux Saoudiens la musique qui lui tenait le plus à cœur, à l’occasion du pèlerinage qu’il entreprendra, en 1936, aux Lieux Saints de l’Islam, alors qu’en 1953 ce sera au tour de la France et de l’Italie de s’ouvrir à un genre résolument méditerranéen.
Na hamdou Allah l’istaâmar khredj men bledna sera la chanson culte au début des années 60, et à l’occasion des fêtes de l’indépendance, alors que la décennie qui allait suivre devait sensiblement émousser la combativité et la ténacité de l’enfant terrible de la Casbah d’Alger. De guerre lasse, menée désespérément contre les fossoyeurs de la culture nationale, celui qui forçait l’admiration et le respect de Kateb Yacine allait céder pour la première fois à une maladie particulièrement grave. Ce sera le repli sur soi et une lutte acharnée contre la mort, à un moment surtout où il considérait qu’il n’avait pas encore transmis l’intégralité de son répertoire à ses disciples. Des disciples, il en avait formés, de 1938 à 1953, à l’école al-Kamaldja, rue du Lézard à la Casbah, en 1958 dans une cave de l’ancienne mairie, boulevard Che Guevara (ex-République) et enfin, après l’indépendance, au Conservatoire central d’Alger.
Alors qu’il était annoncé pour mort en mars 1974, Cheikh Hadj M’hamed al-Anka renaissait de ses cendres et, le 16 du même mois, devant une salle archicomble, apportait un cinglant démenti avec Sobhane Allah ya l’tif :
Le lion restera lion
Jusqu’à sa mort
Même vieux, les loups
Le craignent.
Cheikh Hadj M’hamed al-Anka mourut le 23 novembre 1978, à l’âge de 71 ans, rejoignant, au cimetière d’al-Kettar à Alger, Maâlma Yamna, Rachid Ksentini, les frères Mohamed et Abderrezak Fekhardji, et bien d’autres militants de la cause culturelle nationale.

 

 

 
     
 
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