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BEZEF

 

Bezef c'est bezef. Les plus matinaux des zouawech n'ont pas le temps d'ouvrir le bec pour saluer le nouveau jour que le chant du s'redni retentit dans la ruelle déserte. Poussant sa charitta et escorté par quelque gatt du service de nuit, l'élégant s'redni toute en changhai et arakia vêtu vocalise sur toute la gamme de son répertoire le texte de son unique chanson :
"Ayew esserdin, frichka we b'nine !"
Quelques volets s'entrouvrent timidement et des têtes ensommeillées lui demandent mollement d'attendre et'fel qui descend avec le kess-kèss. Les rayons du soleil n'ont pas le temps de peindre l'autre côté de la ruelle, qu'un autre illustre artiste entre en scène. Son célèbre "z'rabiiiii !" finit par convaincre les plus récalcitrants d'ouvrir les yeux et de quitter le doux royaume des rêves.
Le reste de la matinée ne sera qu'une succession d'artistes ambulants vantant leurs camelotes sur tout les tons sur une gamme de prix qui oscille entre le bas et le très bas, selon l'âpreté des négociations.
Le passage de ces magiciens a changé le décor. La ruelle est maintenant inondée de soleil, du linge et des couvertures s'étirent sur les balcons tels des soldats harassés par une nuit de manœuvres. Les cages des m'kanen sont accrochées aux volets des fenêtres et un doux courant d'air de violons, qanoun, 'oud et derbouka traverse les maisons. Les femmes se disent bonjour tout en étalant et en battant matelas et hidoura, redoublant d'ardeur imaginant, pour certaines d'elles leur mari à la place de ces inoffensives covertates, à la merci de leur manche à balais. Les enfants multiplient les prouesses techniques, des hadett à la pelle, coup tchecque, cou'd'sizo, p'tit pont ou khelli ou khelli avec un ballon dégonflé pour le premier match p'tit bois de la journée.
Les hommes quittent le domicile en marchant rapidement, tels des hommes d'affaires pressés soucieux de ne pas rater un rendez-vous important à savoir une tabla domino chez 'Ami l'hadj.
La ville s'éveille lentement, lourdement, et comme ce maigrelet moutdjou qui s'acharne inutilement à ouvrir la lourde porte du hammam, Alger essaye de taire son méchant grognement et cacher sa misère ordinaire sous son immuable beau manteau bleu que le monde entier lui envie.

Amrane

 

 

 

 

 
 
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