GARENTETA
" Asmaa, yek tu n'as rien oublié ? "
Ahan regarde, s'rebett, mayouett, wel bronzage.
" Weri tchouf ? "
Boudjemboura lui tendit un flacon de d'wa, largement détourné de sa fonction. Lyes le porta à une espèce inconnue de poivrons qui lui sert de nez, le renifla et demanda en grimaçant.
" wech dert fih ? "
Boudjemboura se transforma en prof de physique chimie et déclara avec sérieux et gravité.
" chwiya zitt, chwiya ploum-ploum et un peu de citron vert. "
" Et la couleur rouge, c'est quoi ? "
" Ah ça c'est le d'wa lahhmar qui restait, j'ai pas voulu le jeter. "
" Mlih, bon ferme le cabas on va appeler Ali baba wen rouhou. "
Ali baba habitait avec ses quarante frères et sœurs deux rues plus loin, dans un immeuble qui tenait debout par habitude. Sa façade était inondée de linge et ses balcons supportaient miraculeusement le dangereux poids des ustensiles et ferraille entassées inutilement.
Il s'arrêtèrent devant l'entrée, mirent leurs mains en porte-voix et crièrent dans la même gamme.
" Ya Ali babaaaaaa ! ! ! ! ! "
Une fenêtre 'ouvrit au troisième étage et laissa apparaître la fatcha ensommeillé de Ali qui d'une voix éteinte chuchota.
" Rani djey "
Apres les machinales poignées de mains, ils se dirigèrent vers l'arrêt du bus, arrêt fixe.
" Asmaa ch'aal kayen d'raham ? "demanda Lyes, anxieux. "
" Dix, douze, quinze Dinars répondit Ali baba nen fixant les pièces d'un œil éteint.
" Bon, Normalement six suffiront pour ce que vous savez ", analysa Boudjemboura.
" Et le reste ? "s'inquiéta Lyes et Boudjemboura eut cette phrase claire et limpide.
" Le reste ? n'choufou sur place kech ma kayenn, wella makenn walou n'choufou kifach. "
" D'accord n'risskiyiw etrolley aller-retour comme d'habitude, n'dirou fiha une bonne baignade, une séance de bronzage professionnelle et on finit par ce que vous savez. Hagda ? "
" Hagda. Aya on y va. ". Le pacte était scellé. Le bus arriva. Ils poussèrent, s'agripèrent, se blessèrent et enfin réussirent à s'agglutiner à cette masse humaine sombre et compacte qu'enveloppe la carcasse du bus. Direction el b'har. El bahra comme on l'appelait.
Vu de haut, la plage ressemblait à la savane africaine lorsque les gnous et leurs semblables se rencontrent pour commencer leur longue et périlleuse course.
" Ghachi " déclara Lyes en fermant les yeux.
" Mey hemch ; on a notre petit coin derrière les rochers.
Derrière les rochers était véritablement un petit coin. Des mottes de caca noircies tapissaient le sable et une puanteur de fin de monde faisait fuir les mouches et attirait des insectes non classifiés et inconnus des " insectologues " et autres ferghinn ch'gheul. Nos courageux amis s'y installèrent après avoir recouvert de sable et de leur serviette les ruines de la cuisine locale. Le soleil tapait si fort qu'on entendait ses rayons cogner les roches et le sable. Boudjemboura, Lyes et Ali baba passèrent le reste de la matinée à taquiner la mort de leurs plongeons à faire pâlir de jalousie les trapézistes du cirque Bouglione, des tekmitett et destchebeykett à faire frémir un dresseur de fauves.
" Aya n'rouhou nebronziw "décida Lyes, propriétaire et unique actionnaire du précieux flacon.
Une petite séance de badigeonnage collective, cheveux et plantes des pieds compris, les voilà tous les trois allongés dans la fournaise et la fouha ; tels des troncs d'arbres échoues d'un oued en folie. La journée cheminait doucement vers le but de cette excursion. Bientôt quatorze heures. Ali baba se leva, ivre de soleil et de parfum,
" Aya on y va ? "Les trois zigotos, l'air grave et sérieux, la peau cuite à point, se dirigèrent comme un seul homme vers la boutique de AmiTaharl'boulondji, ultime étape de leurs périple avant le retour lel houma. L'instant tant attendu, la récompense suprême est là, à quelques pas, dorée et croustillante dans une s'niwa noire et cabossée.
" Salam aleeykoum "
" Wa aleeykoum la même chose "aimait répondre Ami Tahar, le comique du coin.
" T'lata garanteta bel kemounn, zoudj bel khobz ou wahda blech ! "Une fois la formule magique prononcée, les trois amis s'asseyrent sur un semblant de banc de l'arrêt du bus avec leurs précieux paquets. Dans un silence religieux, ponctué du zig,, -zag des mouches et le bruit de leur mastication, la délicieuse garanteta quitta la terre dans les rots et les soupirs d'aise des trois bienheureux.
Voilà l'histoire qui n'a ni chute ni intrigue, une histoire ou les décors ne sont ni soignés ni fabriqués, une histoire ou les personnages ne jouent pas ne font pas semblant mais vivent naturellement, sans poudre ni perlimpinpin…Bribes d'une vie extrêmement modeste mais tellement agréable, il n'y a pas si longtemps, quelque part entre le ciel et la mer.
Amrane
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