Ness M'leh
Boulbina aime faire ça. Attendre que le "h'lib" tourne en "l'ben". C'est sa passion, son second hobby. Son passe-temps favori reste bien sur la collection des billets de banque en grosses liasses sales enroulées dans du "léstique" qu'il entasse comme du "z'bel" dans des gros sacs poubelles noirs.
"L'mdeglass" de son surnom est capable comme ça, à vue d'œil de pronostiquer le temps que prendra cette métamorphose rien qu'en palpant de ses doigts potelés et crasseux les "sachi h'lib" nauséabonds promus à cette délicate expérience. C'est vendredi, jour saint pour certains, jour de "mesfouf" pour d'autres et un jour de plus au purgatoire pour la plupart.
Notre sympathique bonhomme ouvrit l'œil à 9h45 exactement et à 9h53, il est déjà accroupi sur un "kourssi" derrière le comptoir après s'être mouillé le visage, noyé une baguette entière dans un "djab-djek" de "kahoua" et sans prononcer le moindre bonjour. A qui ? Sa femme est "ghodhbana" depuis des lustres chez son père suite à une "silssila" quotidienne de "lakamett k'wiya" et ses innombrables zenfants éparpillés un peu partout chez de la famille.
Il fait face à une énorme "kassrouna" rouillée et cabossée de laquelle déborde du lait en phase de "lebenisation". A l'instar des "boiyett toumatich" et autres conserves ultra périmées qui le contemplent du haut de leurs étagères "m'sabka" mais joliment décorées d'un ex-papier journal, Boulbina a l'air extrêmement concentré, lui aussi. Il plonge un index douteux dans le liquide jaunâtre, le lèche et grimace. Son visage devient humain ainsi. Après un lourd silence uniquement perturbé par le zigzag sonore des mouches habituelles, il s'écrit :
-"Moussa ! Ramène "l'bassina l'kbira", rajoute de l'eau et affiche ce l'ben à 15DA le litre."
Voilà c'est fait. Il peut enfin ouvrir le ridou de sa "hanoutt" et accueillir sa clientèle avec son indétachable sourire, qui peine à cacher ses ruines de dents et son habituelle bonhomie de façade.
Boulbina est un tricheur ordinaire, normal très bien intégré dans un édifice érigé en toutes sortes de tricheries, hypocrisie, magouilleries et mensonges le tout enrobé dans un tissu de paroles réconfortantes. Un édifice qui ne cesse d'accroître. D'ailleurs Boulbina songe à ouvrir une autre épicerie très bientôt.
Amrane
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