Zaztava
Echleg itir. La zaztava roulait à tombeau ouvert.. Très indécise à faire un choix stable et définitif, l'aiguille du compteur tremblait en hésitant entre les "nomro" 80 et 90,rarement plus. Mestafa, les dix doigts enroulés comme du fil barbelé, serres autour du "guidounn", les yeux exorbités d'un mahboul contrarié rivés sur la route, avait l'esprit taraudé par cette misérable histoire de "ness r'tal".
Cette journée historique avait pourtant bien commencé. Mestafa s'était levé tôt pour faire ses courses au marché de Larbaa et pensait avoir largement le temps de revenir à Belcourt vers midi une heure. Un projet à la portée de Zaztava. Mais bon, on était loin de cette estimation et Mestafa appuyait si fort sur l'accélérateur qu'il crut, à un moment, apercevoir son pied sortir de sous le capot.
Au même instant et à des centaines de kilomètres de là, dans une autre planète en quelque sorte, nos héros de Gijon,"koul wahed b'nomroh", étaient déjà en train de graver, à la ponte de leurs crampons, les mots"L'djazair l'ghalia"sur la liste des grandes nations du football. Et Mestafa était toujours loin de sa très chère "tilivizio nwarébla".
Il tremblait de rage et de désespoir et à la place de sa pomme d'Adam, Il avait comme une boule de "ness r'tal" qui lui restait en travers de la gorge. Dire qu'il voulait tout simplement acheter une livre de carotte !"Wech eddek".
-"Ness r'tal zrodia ya dine rab !".se lamentait il ! les yeux embués en secouant le "guidounn". Mais voilà. Une fois dans le souk de Larbaa, le "khédhar"aimablement sollicité ne possédait pas le poids requis. Il fallu qu'il quitte son étal à la recherche du Graal. Le "khédhar" tout sourire et tout en "sérwal", disparut dans la jungle"krombitt kherchéff et batata"après avoir solennellement promu Mestafa au rang de gardien de légumes par intérim. Fraîchement investi, Mestafa poirota une, puis deux éternités au milieu de cette haie d'honneur faite de "f'liou "et "maadnoos"avant de voir enfin ressurgir le sympathique docteur es-"khoudhar wa fawakih" aux dents argentées qui lui lança gaiement et à haute voix :
-"Ah sahbi, édi kilou z'roudia we sellam ! makann'ch ness r'tal h'na fél marchi !"
La vie de Mestafa se brisa une demi seconde après ces joyeuses paroles. En plus de son temps et de sa patience, le gentil garçon perdit définitivement ses nerfs. Il attrapa l'heureux "khédhar" par le col et s'apprêter à le gratifier d'un "d'magh" de type"bouzellouf ultra-th'guil"agrée par la S.N. métal, lorsqu'il fut happé par les autres commerçants qui volèrent au secours de leur gai collègue.
Les paisibles "kodh'ienn" que Mestafa comptait faire loin des marchés Clauzel et Meissonnier, se terminèrent en tourbillon de poussière, menaces, insultes, crachats et gourdins brandis. Fort heureusement, Zaztava n'était pas loin"l'harba t'sselek" Il s'y engouffra en abondonnant fruits et légumes.
Le match était déjà peut être terminé et "w'led l'houma" étaient sûrement tous dehors, à crier, chanter et danser en l'honneur de ce qui fut peut être, l'unique véritable joie de la décennie pour le peuple. Et comme jadis à l'école, Mestafa etait exclu. Exclu de cette fête et délaissé de sa précieuse "kola".
La route ombragée était déserte et la gourmande Roumaine avalait le "godronn" qui la séparait d'Alger.Mestafa était sur le point de dépasser le rond-point des "Calytouss" lorsqu'il réalisa que tout était perdu et que son ulcère, tel un volcan endormi n'allait pas tarder à le martyriser. Pas de E.N -R.F.A., pas de "kodhiyenn"et comme pour compléter cette infinie détresse, une sinistre fumée noirâtre ondulait comme un serpent sur le capot. Zaztava, la prunelle de ses yeux, l'unique amour de sa vie, venait de rendre son dernier souffle pollué, loin de sa terre natale.
Je pense pouvoir dire sans me tromper que Mestafa était le seul, l'unique Algérien d'Afrique du nord à avoir pleuré à chaudes larmes de dépit, de tristesse et de grande douleur de ce fameux jour de juin 1982.
Amrane
|